Les Recettes de Mimi

27 décembre 2012

Premier Message à mon Papa...

Mon Papa...

J'ai l'impression qu'il n'y a pas si longtemps, je courais encore devant les portes de ta cuisine et que je te voyais, un pied posé sur la barrière, fumant ta cigarette, tes cheveux courts balayant ton front me regarder jouer dans l'herbe avec mes soeurs et riant avec tes cuisiniers... Ces jours heureux où j'arrivais en courant dans les cuisines et rentrais dans la chambre froid pour prendre une barquette de framboises jaunes "parce que c'était celles qui s'étaient cachés des coups de soleil". Ces moments où tu me laissais rentrer dans ton intimité, car ta vraie maison était là ! Entre les fourneaux, les frigos et les plans de travail... C'était là que tes yeux brillaient vraiment, que tu te sentais vivre et que je te voyais le plus être heureux. Je n'en voulais pas à l'endroit, je ne t'en voulais pas, je t'observais découpant, mijotant, montant avec l'agilité d'un funambule des plats que je trouvais magnifique... Tu cherchais la moindre erreur, frôlant la perfection et frôlant aussi le cul de tes cuistos avec tes sabots quand ils faisaient une connerie ! 

Je me souviens encore des odeurs, celle qui persistait à l'entrée : les frigos, tous ces fruits et légumes dont les effluves se mélanger dans mes narines et qui n'éveillaient encore rien pour moi ; celle de la plonge : un peu de graisse, un peu de produit et beaucoup de vapeur ; celle de la salle : cette odeur de moquette neuve, de draps propres, de lys... et puis cette odeur à toi, celle de ton tablier, parce que je me rends compte que je ne t'ai jamais serré dans mes bras... Je me souviens de ton rire, de ta voix, de ton humour. Je te vois encore parler avec ton équipe, rire ou crier et puis les temps ont changés. Il y a eu le divorce, le départ, la distance et peut-être un peu de bourrage de crâne... je t'en ai voulu de n'avoir pas tenté de recoller les morceaux, d'avoir détruit nos vies, mais après plus de 16 ans, je me rends compte que tu n'étais pas le seul fautif dans cette histoire. Ta plus grande erreur a été d'aimer la cuisine plus que ta femme et de ne pas avoir montré à tes filles la place qu'elles avaient pour toi.

Alors aujourd'hui, je suis maman de deux petites terreurs qui t'appelle "Papi Yer" et qui te demande à tout bout de champs, je me rends compte que ça ne va pas. Je sens que tu me caches quelque chose. J'ai l'impression que tu n'as plus longtemps à faire sur cette terre et tu te mure dans un silence de mort. Je t'appelle, tu ne réponds pas, je t'envoie des mails, des photos, pas de retour... Après 12 années où je t'en ai voulu, j'ai tourné la page, j'ai grandi, je suis devenue mère et j'ai partagé tout ça avec toi, tu était le premier à savoir pour les garçons, tu étais le plus présent, tu nous as aidés pour les travaux, tu as tout vécu avec nous, jusqu'à dormir dans ce mobilhome par un froid polaire pour pouvoir nous aider à rénover avant la naissance du deuxième. Alors aujourd'hui, Papa, Je t'aime. Je sais que tu ne voudras pas me dire si tu ne vas pas bien. Je sais que si tu es près de la fin, je ne te verrai que froid, mais  je t'aime. Je t'aime comme ça, parce que tu es le seul à m'avoir regardé comme j'étais et pas comme le vilain petit canard que je croyais être. Merci de m'avoir donné des souvenirs de cuisine, d'odeur, de goût et de rire. Merci de m'avoir donné le goût d'être moi, enfin, quand tu as fini par me regarder en silence, lorsque tu es venu me voir pour la dernière fois l'été dernier et que j'ai compris, finalement, que tu m'aimais autant.

Je te dédie ce petit morceau de moi qui me vient de toi : ma cuisine... Je t'aime, Papa.

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